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Pourquoi les Anglais conduisent à gauche (et les Japonais aussi) ?

Je me réjouissais à l'avance de la réponse, pensant qu'elle allait définitivement établir l'esprit de contradiction pour le moins mesquin de ceux qui, à mes yeux, restent les adversaires honnis du XV de France. Eh ben non ! Me voilà encore privé d'une victoire... Parce qu'à y regarder de plus près, on se rend compte que, finalement, ce ne sont pas les Rosbeefs qui roulent dans le mauvais sens, mais les Yankees. Et nous, bien sûr, nous n'avons rien fait de mieux que de leur emboîter le pas.
Combien de fois n’avons-nous pas moqué les Anglais sous prétexte qu’ils ne font rien comme les autres ? Et pour illustrer le propos, tous ou presque de dégainer illico la preuve irréfutable de ce caractère retors : la conduite à gauche ! N’en déplaise aux supporters du XV de France pour qui l’Albion restera éternellement perfide, cet usage routier ne saurait vraiment illustrer l’esprit de contrariété de nos voisins d’outre-manche. À la rigueur, il témoigne tout au plus de leur conservatisme, vu qu’en conduisant sur ce qu’en toute bonne foi, nous autres Français considérons comme le mauvais côté de la route, les sujets d’Elisabeth II ne font que se plier à une habitude qui nous vient de l’Antiquité.

Nul ne sait de quel côté on circulait sur les routes harappéennes, les premières rues pavées de pierre de l’histoire, construites en Inde, il y a six mille ans de cela. En revanche, nous connaissons la pratique adoptée par les Romains dont les fameuses voies consolidèrent l’empire, tout comme les autoroute nourrissent aujourd'hui celui de Vinci. Sur la via Domitia comme sur la plus modeste des viae vicinales, les descendants de Romulus circulaient sur la gauche. Les archéologues qui, parfois, ont des fulgurances dignes de Sherlock Holmes, l’ont déduit en observant attentivement les chemins desservant les carrières de l’époque. Les ornières les plus profondes, celles creusées par les chariots lestés de pierres, sont systématiquement côté gauche, matérialisant ainsi très concrètement le sens de la circulation. Élémentaire mon cher Watson !

Des deux possibilités qui s’offraient aux compatriotes de Jules César, pourquoi ont-ils choisi celle-ci ? Plusieurs explications ont cours, mais une seule, par sa logique, trouve grâce à mes yeux. Tout commence par une statistique bien connue : 90% des humains sont droitiers. Par conséquent, l’immense majorité des légionnaires se battaient l’arme à droite, portant ainsi glaive et bouclier à leur gauche. Aussi les cavaliers grimpaient-ils sur leur monture par ce même côté, évitant de la sorte que leur arme ne passe au-dessus de l’animal au risque de le blesser ou d’entraver la manœuvre. Serviteurs et aides de camps prirent donc l’habitude de présenter la bête le flanc gauche tourné vers la tente ou le domus de leurs maîtres. Forcément, qu’il file tout droit ou qu’il fasse un demi-tour pour partir dans l’autre sens, le tandem entamait dès lors sa course à la gauche de la route. Alea jacta est.

L'AMÉRIQUE VERSE À DROITE

L'avènement de la chevalerie n’a rien changé à l’usage. Au contraire, la taille et le poids des épées d'Ivanhoé et consorts n’en ont que conforté davantage la nécessité. La conduite à gauche fut même officialisée par une bulle papale. En l'an 1300, Boniface VIII inventa le Jubilé, une année sainte durant laquelle un pèlerinage à Rome se voyait récompensé par une indulgence plénière. Une idée de génie à faire baver d’envie le gérant d’un Gifi ! La perspective de se voir lavé totalement de ses péchés attira en effet la grande foule jusqu’au siège de la Chrétienté, la menaçant d’asphyxie. Avant que les voies du Seigneur ne fussent vraiment impénétrables, le Saint-Père en réglementa la circulation, créant ainsi le premier code de la route !

Pour bousculer de vieilles coutumes, rien de mieux qu’un Nouveau Monde ! C’est des Etats-Unis tout juste naissants que vint la révolution routière. De la Pennsylvanie, plus exactement, où, à la fin du XVIIIe siècle, pour transporter de généreuses récoltes de blé, on inventa un chariot taille XXL : le Conestoga. Quatre grandes roues, 6 à 8 mules ou chevaux pour le tracter, mais pas de siège pour le cocher. C’est donc un postillon, installé sur le timonier (le cheval du dernier rang) de gauche, qui conduisait l’engin.
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On s’aperçut à l’usage que, cette fois, il était plus sûr de rouler sur la droite de la route. En cas de rencontre avec un autre attelage, le conducteur évaluait bien mieux la trajectoire de son vis-à-vis et celle qu’il devait prendre pour éviter qu’elles ne se croisent. Et puis, il y avait le fouet dont ces gens-là aimaient à jouer pour diriger leurs bêtes, non en les frappant, mais en le faisant claquer au-dessus de leurs têtes au terme d’un grand mouvement circulaire. Les droitiers étant infiniment plus nombreux que les gauchers, cette rotation partait toujours ou presque sur la droite. Par conséquent, il valait mieux qu’elle survole le bas côté de la route plutôt que le Stetson du bonhomme d’en face.

NELSON SAUVE LA GAUCHE !

Le Conestoga et ses dérivés conquirent bientôt toute l’Amérique et une partie de l’Europe. La France, notamment, succomba à leurs charmes, adoptant par la même occasion la conduite à droite. Une fois n’est pas coutume en notre beau pays, la réforme fut accueillie avec enthousiasme, les citoyens de la toute jeune République se félicitant de rompre avec une règle papale.

Quand la Nation, menée par un certain Bonaparte, se mit en tête d’exporter les belles idées de la Révolution chez ses voisins qui n’en demandaient pas tant, elle ne manqua pas d’imposer ses vues sur le sens de la circulation tout autant que sur celui de la vie. Très vite, une grande partie de l’Europe roula donc à droite et il y a fort à parier que l’Angleterre, bien qu’elle n'eût pas succombé à la mode du Conestoga, ni aux changements qu’elle imposait, aurait suivi le mouvement si la Grande Armée l’avait conquise. Malheureusement pour Napoléon, sa marine prit une claque monumentale à Trafalgar, une déroute qui enterra définitivement le projet d’invasion fomenté par l’Ajaccien.
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C’est donc à l’amiral Nelson que l’on doit qu’un tiers de la population mondiale continue aujourd’hui encore de circuler dans le même sens que le monde antique. A l’exception notable du Canada, trop proche des Etats-Unis pour ne pas subir leur influence, toutes les anciennes colonies britanniques, de l’Inde à l’Afrique du Sud, en passant par l’Australie, perpétuent en effet la tradition. Tout comme le Japon d’ailleurs ! On peut s’en étonner puisque l’Empire du Soleil Levant n’a jamais compté parmi les dominions. Oui mais voilà : quand, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, sous l’impulsion de l’Empereur Meiji, l’archipel a rompu son isolement volontaire après deux siècles à bouder le Monde, il s’est tourné vers la plus dynamique et la plus moderne des puissances de l’époque : la Grande Bretagne. Or, si celle-ci n’a pas réussi à imposer la gelée de menthe en lieu et place du wasabi, elle a convaincu les Nippons d’adopter la conduite à gauche.

Voilà pourquoi à Tokyo comme à Londres, on conduit dans le mauvais sens, puisque ce n’est pas le nôtre. Et je ne sais pas pour vous, mais moi, rien que de le savoir et de me dire que je vais mourir moins con (et le plus tard possible), ça me ravit.
Illustrations : Le chariot Conestoga - Department of the Interior. National Park Service, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=4185050
Le Bucentaure à Trafalgar, par Auguste Mayer — Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=5231834
Et puisqu'il se dit qu'en France, tout se termine par une chanson, je vous offre celle-là :

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Combien de fois n’avons-nous pas moqué les Anglais sous prétexte qu’ils ne font rien comme les autres ? Et pour illustrer le propos, tous ou presque de dégainer illico la preuve irréfutable de ce caractère retors : la conduite à gauche ! N’en déplaise aux supporters du XV de France pour qui l’Albion restera éternellement perfide, cet usage routier ne saurait vraiment illustrer l’esprit de contrariété de nos voisins d’outre-manche. À la rigueur, il témoigne tout au plus de leur conservatisme, vu qu’en conduisant sur ce qu’en toute bonne foi, nous autres Français considérons comme le mauvais côté de la route, les sujets d’Elisabeth II ne font que se plier à une habitude qui nous vient de l’Antiquité.

Nul ne sait de quel côté on circulait sur les routes harappéennes, les premières rues pavées de pierre de l’histoire, construites en Inde, il y a six mille ans de cela. En revanche, nous connaissons la pratique adoptée par les Romains dont les fameuses voies consolidèrent l’empire, tout comme les autoroute nourrissent aujourd'hui celui de Vinci. Sur la via Domitia comme sur la plus modeste des viae vicinales, les descendants de Romulus circulaient sur la gauche. Les archéologues qui, parfois, ont des fulgurances dignes de Sherlock Holmes, l’ont déduit en observant attentivement les chemins desservant les carrières de l’époque. Les ornières les plus profondes, celles creusées par les chariots lestés de pierres, sont systématiquement côté gauche, matérialisant ainsi très concrètement le sens de la circulation. Élémentaire mon cher Watson !

Des deux possibilités qui s’offraient aux compatriotes de Jules César, pourquoi ont-ils choisi celle-ci ? Plusieurs explications ont cours, mais une seule, par sa logique, trouve grâce à mes yeux. Tout commence par une statistique bien connue : 90% des humains sont droitiers. Par conséquent, l’immense majorité des légionnaires se battaient l’arme à droite, portant ainsi glaive et bouclier à leur gauche. Aussi les cavaliers grimpaient-ils sur leur monture par ce même côté, évitant de la sorte que leur arme ne passe au-dessus de l’animal au risque de le blesser ou d’entraver la manœuvre. Serviteurs et aides de camps prirent donc l’habitude de présenter la bête le flanc gauche tourné vers la tente ou le domus de leurs maîtres. Forcément, qu’il file tout droit ou qu’il fasse un demi-tour pour partir dans l’autre sens, le tandem entamait dès lors sa course à la gauche de la route. Alea jacta est.

L'AMÉRIQUE VERSE À DROITE

L'avènement de la chevalerie n’a rien changé à l’usage. Au contraire, la taille et le poids des épées d'Ivanhoé et consorts n’en ont que conforté davantage la nécessité. La conduite à gauche fut même officialisée par une bulle papale. En l'an 1300, Boniface VIII inventa le Jubilé, une année sainte durant laquelle un pèlerinage à Rome se voyait récompensé par une indulgence plénière. Une idée de génie à faire baver d’envie le gérant d’un Gifi ! La perspective de se voir lavé totalement de ses péchés attira en effet la grande foule jusqu’au siège de la Chrétienté, la menaçant d’asphyxie. Avant que les voies du Seigneur ne fussent vraiment impénétrables, le Saint-Père en réglementa la circulation, créant ainsi le premier code de la route !

Pour bousculer de vieilles coutumes, rien de mieux qu’un Nouveau Monde ! C’est des Etats-Unis tout juste naissants que vint la révolution routière. De la Pennsylvanie, plus exactement, où, à la fin du XVIIIe siècle, pour transporter de généreuses récoltes de blé, on inventa un chariot taille XXL : le Conestoga. Quatre grandes roues, 6 à 8 mules ou chevaux pour le tracter, mais pas de siège pour le cocher. C’est donc un postillon, installé sur le timonier (le cheval du dernier rang) de gauche, qui conduisait l’engin.
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On s’aperçut à l’usage que, cette fois, il était plus sûr de rouler sur la droite de la route. En cas de rencontre avec un autre attelage, le conducteur évaluait bien mieux la trajectoire de son vis-à-vis et celle qu’il devait prendre pour éviter qu’elles ne se croisent. Et puis, il y avait le fouet dont ces gens-là aimaient à jouer pour diriger leurs bêtes, non en les frappant, mais en le faisant claquer au-dessus de leurs têtes au terme d’un grand mouvement circulaire. Les droitiers étant infiniment plus nombreux que les gauchers, cette rotation partait toujours ou presque sur la droite. Par conséquent, il valait mieux qu’elle survole le bas côté de la route plutôt que le Stetson du bonhomme d’en face.

NELSON SAUVE LA GAUCHE !

Le Conestoga et ses dérivés conquirent bientôt toute l’Amérique et une partie de l’Europe. La France, notamment, succomba à leurs charmes, adoptant par la même occasion la conduite à droite. Une fois n’est pas coutume en notre beau pays, la réforme fut accueillie avec enthousiasme, les citoyens de la toute jeune République se félicitant de rompre avec une règle papale.

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C’est donc à l’amiral Nelson que l’on doit qu’un tiers de la population mondiale continue aujourd’hui encore de circuler dans le même sens que le monde antique. A l’exception notable du Canada, trop proche des Etats-Unis pour ne pas subir leur influence, toutes les anciennes colonies britanniques, de l’Inde à l’Afrique du Sud, en passant par l’Australie, perpétuent en effet la tradition. Tout comme le Japon d’ailleurs ! On peut s’en étonner puisque l’Empire du Soleil Levant n’a jamais compté parmi les dominions. Oui mais voilà : quand, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, sous l’impulsion de l’Empereur Meiji, l’archipel a rompu son isolement volontaire après deux siècles à bouder le Monde, il s’est tourné vers la plus dynamique et la plus moderne des puissances de l’époque : la Grande Bretagne. Or, si celle-ci n’a pas réussi à imposer la gelée de menthe en lieu et place du wasabi, elle a convaincu les Nippons d’adopter la conduite à gauche.

Voilà pourquoi à Tokyo comme à Londres, on conduit dans le mauvais sens, puisque ce n’est pas le nôtre. Et je ne sais pas pour vous, mais moi, rien que de le savoir et de me dire que je vais mourir moins con (et le plus tard possible), ça me ravit.
Illustrations : Le chariot Conestoga - Department of the Interior. National Park Service, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=4185050
Le Bucentaure à Trafalgar, par Auguste Mayer — Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=5231834
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